Le mirage de la croissance américaine

Il a suffi d’un chiffre médiocre des créations d’emploi aux Etats-Unis en mars pour que le doute revienne sur la vigueur de la reprise américaine. Et le thème d’une reprise sans emploi recommence à émerger en Europe. Le discours n’est pas nouveau. Que se cache-t-il derrière? A chaque fois, les économistes nous refont le coup. Ils ont une excuse. Les phases de reprise sont généralement chaotiques, les bons et mauvais indices se succèdent et il faut du temps pour que la tendance de fond se dessine. C’est a posteriori que l’on constate que la reprise était effectivement là au moment où les conjoncturistes étaient encore à disserter savamment sur sa réalité. Aux Etats-Unis, on a passé ce stade: après deux années de repli, le PIB est en progression constante depuis 2010. La question qui se pose maintenant est de savoir si cette reprise est suffisamment vigoureuse pour soutenir l’emploi. Mais, là encore, on peut se demander s’il ne s’agit pas d’un faux problème. Le taux de chômage américain avait atteint un pic à 10% en octobre 2009; il est maintenant retombé à 5,5%. Se poser la question de la reprise de l’emploi aux Etats-Unis paraît pour le moins saugrenu. C’est un fait que le chiffre des créations d’emploi en mars, 126.000, est un peu décevant; de surcroît, les chiffres des deux mois précédents ont été révisés à la baisse. Résultat: les créations d’emploi ont été limitées à 197.000 par mois en moyenne au cours du premier trimestre, alors qu’elles se sont établies à plus 200.000 par mois sans interruption pendant les trois trimestres précédents. Mais d’autres chiffres permettent de porter un autre regard sur le marché du travail américain. Selon une autre enquête du Bureau of Labor Statistics, les offres d’emploi (chiffre à distinguer des créations, un emploi peut être à pouvoir sans être nouveau) se sont élevées à plus de 5,1 millions en février, soit le chiffre le plus élevé depuis quatorze ans. De même, le nombre de personnes quittant volontairement un emploi, qui avait plongé en 2009, a retrouvé un niveau élevé: que des salariés prennent ainsi le risque de partir avec l’espoir de trouver un autre travail mieux rémunéré ou plus conforme à leurs attentes est le signe d’une confiance retrouvée dans l’économie. Comment expliquer alors toute cette agitation après l’annonce d’une statistique relativement médiocre? La plupart des économistes qui s’expriment sur cette question travaillent pour des banques ou d’autres établissements financiers. Leur principale crainte est celle d’une remontée des taux directeurs de la Réserve fédérale, qui pourrait perturber le marché obligataire et casser la hausse du marché des actions. Or la banque centrale américaine a fait savoir qu’elle commencerait probablement à remonter ses taux, actuellement à près de 0%, dès cette année et peut-être même dès le mois de juin. Leur but est de repousser le plus possible dans le temps ce moment désagréable. Or la Fed suit très attentivement le marché du travail (une de ses missions est de rester le plus près possible d’une situation de plein emploi). La crainte du risque d’un fort ralentissement du rythme des créations d’emploi pourrait inciter effectivement la Réserve fédérale à attendre encore avant de passer à l’action. Ainsi que le soulignent les économistes d’Aurel BGC, qui connaissent bien la psychologie des marchés, on espère à Wall Street que la banque centrale ne montera pas ses taux directeurs avant décembre du fait du ralentissement de l’activité au premier trimestre, mais que la croissance américaine va rebondir dans les prochains mois. Avec des taux toujours très bas et une activité soutenue, les financiers auraient ainsi «le beurre et l’argent du beurre». Que du bonheur! Cette stratégie est cependant risquée. Les Etats-Unis vont connaître en 2015 leur sixième année de croissance consécutive. Il ne faut pas espérer que cela va continuer éternellement au rythme actuel. Le jour arrivera où la banque centrale aura besoin de baisser ses taux pour soutenir l’activité. Mais, pour être en mesure de baisser ses taux, il faut d’abord les avoir relevés.