De l’écriture et de la démocratie

Depuis que j’ai eu connaissance de cette déclaration, je n’arrive plus à respirer correctement, je n’arrive pas à dormir, je suis comme alourdie par une envie de vomir qui ne se déclarerait pas. Et comme je n’ai pas tout de suite trouvé ce qui me malmenait autant, aussi violement l’esprit et les tripes, vos mots n’ont cessé de tourner en boucle, de taper dans mes tempes. Je n’arrêtais pas de me les répéter pour tenter de les exorciser. Et puis, hier soir, j’ai retrouvé. Je ne vous ferai pas l’affront de vous indiquer d’où vient la citation, mais pour les lectrices et lecteurs j’ajouterai cependant en note la source de ces lignes : « Et justement, poussé par la soif, j’avise un beau glaçon sur l’appui extérieur d’une fenêtre. J’ouvre, et je n’ai pas plus tôt détaché le glaçon, qu’un grand et gros gaillard qui faisait les cent pas dehor vient à moi et me l’arrache brutalement. “Warum ?” dis-je dans mon allemand hésitant. “Hier ist kein warum” (ici il n’y pas de pourquoi), me répond-il en me repoussant rudement à l’intérieur. » (( Primo Levi, Si c’est un homme (1947), Paris, Julliard, 1987. )) Ces mots, qui fondent – avec les témoignages sur Hiroshima – un des basculements majeurs du XXe siècle, suffisent à me rendre à ma lucidité et à ma liberté, les offrir en réponse me libère du poids atroce qui n’avait plus quitté mon crâne et mon estomac depuis que je vous avais lue. Je pourrais m’arrêter à ces mots, et vous dire seulement que de tout ce qui nous a été donné d’entendre depuis le 7 janvier, de tout le fatras infécond que les médias et la classe politique déversent sur notre dignité en un torrent d’immondices satisfait de lui-même, votre déclaration gouvernementale est la chose la plus grave, la plus dangereuse, la plus dégénérée, la pire des choses que j’ai eu à avaler. Et que si je ne la digère pas, au sens propre du terme, c’est que votre déclaration, vos mots, viennent de nous faire entrer dans le totalitarisme. Mais pour qu’il soit clair que je ne verse pas ici dans une fascination abstraite et maniérée pour le « point Godwin », et pour que vous sachiez de quel ordre est la responsabilité que vous venez de prendre en direction de l’institution « éducation nationale », du corps enseignant français, et des enfants de France (je dis enfants pour mineurs, est-il besoin de le préciser ?), je vais dire quelle construction au contraire bien rationnelle m’a fait entendre Auschwitz dans vos propos. Et m’appuyer pour ce faire sur le travail d’un auteur dont l’éducation nationale a proposé l’étude, trois années durant, dans le cadre de l’enseignement de spécialité théâtre du bac littéraire. Edward Bond est dramaturge et théoricien du théâtre. Il est né à Londres en 1934. Dans un poème autobiographique, il écrit : « Comme tous ceux qui vivaient au mitan de ce siècle ou qui sont nés plus tard / Je suis un citoyen d’Auschwitz et un citoyen d’Hiroshima / De ce lieu où les méchants ont fait le mal et de ce lieu où les bons ont fait le mal ». Ainsi Auschwitz et Hiroshima interrogent-ils à égale part la « barbarie » de l’idéologie du nazisme et de celle de nos démocraties, et placent l’humanité devant la question, inexorable, que porte toute l’œuvre de l’écrivain : comment devenir humain ? Edward Bond est l’auteur de Sauvés (qui fit tomber la censure royale en Angleterre en 1966), des Pièces de guerre, de Café (des soldats se font du café pendant le travail d’extermination par balles devant la fosse de Babi Yar), du Crime du XXIe siècle… parmi plusieurs dizaines de pièces. La raison pour laquelle l’éducation nationale avait inscrit les Pièces de guerre au programme du « bac théâtre » réside sans aucun doute dans ce que l’écrivain dit lui-même du singulier rapport qui s’établit entre des élèves – des mineurs donc – et son écriture : « Je constate, par exemple, que souvent beaucoup de jeunes gens réagissent mieux à mes pièces que le reste du public. C’est parce qu’ils sont dans une situation où ils comprennent mieux que les adultes ce dont je parle. Nous ne sommes pas nés pour faire du profit mais pour créer la justice. Les jeunes gens sont encore proches de leur gravité existentielle et ils en ont certainement besoin si leur vie future ne veut pas être plongée dans le chaos. Ils savent encore que tout ne peut pas s’acheter et se vendre. C’est une chance d’écouter les jeunes, de les voir faire, de découvrir comment ils sont en train de créer leur propre monde. Ils ont une grande proximité avec les questions les plus importantes. Et on a tendance à l’oublier. Le problème de leurs parents reste de payer les factures, les traites. Eux se demandent ce que sera leur vie, comment ils vont construire leur vie… Quand ces questions sont oubliées, les choses se meurent. Les jeunes vous rappellent toujours à la question de la valeur des choses. Et ils le font de manière très créative. À cette étape de la vie, on est en mesure de créer. C’est très important d’entrer en contact avec cette capacité de conscience que les jeunes possèdent, car si elle n’est ni reconnue ni encouragée, elle tourne à la destruction. Il n’y a pas d’alternative. »